Download Free FREE High-quality Joomla! Designs • Premium Joomla 3 Templates BIGtheme.net
Home / blog / #Hirak Enquête sociologique de terrain

#Hirak Enquête sociologique de terrain

Nos camarades Montassir et Hamza effectuent une enquête sociologique de terrain à Al Hoceima. Nous publierons ici les comptes rendus :

Compte-rendu d’enquête :

Hamza Esmili & Montassir Sakhi

Jour I : arrivée à Al Hoceïma et première matinée

06-07 Juillet 2017

Il est 19 heures passées lorsque nous arrivons à Al Hoceïma par voie terrestre, franchissant l’un après l’autre les multiples barrages policiers à l’entrée de la ville. Dans la cité entière, la présence des forces de l’ordre est multiforme : police, forces auxiliaires, gendarmerie militaire, agents en civil aisément reconnaissables à la radio qu’ils portent à l’arrière de leur poche arrière, on dénombrerait jusqu’à 25 000 éléments dépêchés à Al Hoceïma et sa région au cours des derniers mois.

Plus encore que les individus (et dont nous verrons qu’une partie importante est issue de la région et en connait parfaitement les habitants) c’est la présence permanente et lourde de véhicules policiers, simples voitures ou blindés légers et camion à eau, qui marque l’autorité d’État dans la ville. Nulle rue sans fourgonnette, nul bâtiment d’importance qui ne soit surveillé par une voiture banalisée. La seule place des martyrs, ex-place Mohamed VI (renommée ainsi à l’époque, déjà, du 20 Février), compte une soixantaine de véhicules stationnés à ses abords.

Aussi, depuis que les les médias locaux et internationaux ont triomphalement annoncé la démilitarisation de la région, il semblerait que c’est ainsi que cette dernière se soit traduite dans la gestion étatique de l’espace : la présence du bras armé de la force publique ne s’affiche plus au centre de la place mais dans chacune des rues attenantes. Cette dernière demeure pourtant surpeuplée d’individus en uniforme et de leurs acolytes civils. Les patrouilles mobiles, piétonnes comme véhiculés, sillonnent sans relâche la ville.

Mais si la présence policière ne peut échapper au regard, les marqueurs du mouvement contestataire en cours sont également visibles. Plusieurs dizaines de kilomètres avant les barrages à l’entrée de la ville, c’est même le premier signe annonciateur de la réalité que vit la région depuis sept mois : un panneau tagué « Nasser », un autre « Vive le Rif ».

Il est 21h lorsque nous nous rendons au jardin du 3 Mars, un petit parc situé entre la Place des martyrs et le quartier populaire de Sidi Abbed. À la périphérie du lieu, les jeunes hommes, en son centre, femmes et enfants. L’endroit grouille de monde, ni le mouvement ni la réponse sécuritaire qui lui a été donnée ne semblent entamer la vie sociale en ce début d’été. Cornets de fruits secs, jouets s’envolant dans le ciel, cris d’enfants, nous avons l’habitude de cette scène, transposable à bon nombre des quartiers populaires des villes marocaines. À un détail près, les enfants, sous le regard de leurs parents, ont un nouveau jeu en partage : la parodie de manifestation. Nous entendons ainsi, par moments, les voix des très jeunes : « non à la militarisation », « rejoignez-nous », « vive le Rif ».

Le lendemain, 10h. Notre premier rendez-vous de la journée est avec Mortada Iamerchan, au café Bellevue (à quelques dizaines de mètres seulement de la place des Martyrs). Mortada est en liberté provisoire, accordée à titre exceptionnel après le décès de son père, et ce malgré les lourdes charges dont il est accusé (terrorisme, détention d’armes).

L’entretien devant se déroulant en deux temps, nous commençons par aborder une phénoménologie du mouvement, de sa constitution à ses modes de fonctionnement. Le retour sur sa propre trajectoire se fera dans un second temps à venir.

Mortada : par rapport au Hirak, si nous devions donner des détails, à partir du décès de Mohsine Fikri, que Dieu l’accueille en sa miséricorde. Ce jour-là est un jour charnière dans l’histoire de la région et du pays en général et qui a mis un grand nombre d’institutions dans la position de simples spectateurs. Le Hirak était le principal opérateur dans la rue, mais également dans les médias. C’est-à-dire que le Hirak a pris en rayonnement, tous se sont mis à regarder vers lui.

Le jour de l’assassinat de Mohsine Fikri, à titre personnel, j’étais dans ce café même, j’étais assis là où on était assis, j’étais avec des amis actuellement en prison. Nous étions tous là, et j’ai justement mis un statut sur Facebook disant que « Al Hoceïma est en ébullition, que l’économie est en berne… ». Environ deux heures avant la mort de Mohsin Fikri, j’ai toujours le statut. Je disais justement qu’il était tout à fait possible d’assister à un mouvement contestataire fort, et déjà je mettais en garde contre Ilyes El Omari et le PAM de ses récupérations à la suite de son expulsion à la dernière élection. J’avais peur qu’il investisse le Hirak pour régler ses comptes avec le gouvernement.

Montassir : qu’est ce qui te faisait sentir qu’il y avait une possibilité de mouvement social ?

Mortada : Le climat général tendait à cela. J’étais assis, on buvait un café, je revenais tout juste de l’Arabie Saoudite, environ deux semaines avant, j’entends que quelque chose se passe devant le commissariat ; les gens sont partis du café et son allés voir ce qu’il se tramait. De manière générale, j’essaie de ne pas être curieux, j’essaie de ne pas l’être, je suis resté dans le café, sans chercher à savoir ce qu’il se passait. Au bout d’un moment, mon ami et un autre jeune sont revenus et m’ont dit qu’un employé de Pisodo, l’entreprise de la voirie, a été broyé par un camion, qu’il l’avait écrasé ou quelque chose comme ça.

On est parti, il devait être environ 22h, et nous avons trouvé qu’il y avait beaucoup de gens là-bas. Nasser n’était pas encore là. Et je disais aux gens qu’il fallait que Nasser vienne.

Remarquons tout d’abord qu’une fois évacué le flou initial lié aux circonstances de l’évènement (l’assassinat de Mohsine Fikri), la colère qui éclate alors ne surprend pas Mortada. Ce fait revient régulièrement dans les entretiens que nous avons jusque-là menés, la possibilité d’un vaste mouvement social contestataire était évidente à tous, malgré l’absence et/ou le discrédit des organisations classiques d’opposition, qu’elles soient partisanes (Ilyes El Omari contre laquelle met ainsi en garde Mortada) ou associatives et militantes comme nous le verrons au fur et à mesure des interactions avec les participants au Hirak.

Mortada insiste également sur les attentes des uns et des autres portant sur la figure de Nasser Zefzafi, attendu avant même le début du mouvement comme son leader charismatique. L’un des axes de questionnements à poursuivre consiste ainsi précisément en celui des conditions de possibilités sociales d’une telle position : nous savons ainsi que Nasser était connu dans la région pour les vidéos et discours qu’il diffusait déjà sur Facebook, avant même ce 28 octobre 2016, et nous pouvons par ailleurs faire l’hypothèse que la distanciation revendiquée des militants du mouvement vis-à-vis des officines politiques (dakakine pour les partis, khozomajokia pour les structures du champ militant traditionnel) se condense largement dans la figure de Nasser, lui-même désigné comme en dehors des structures partisanes et associatives, et en cela, symbole en partage pour tous. Il est d’ailleurs remarquable que Mortada, en désaccord public avec Nasser Zefzafi, lui reconnaisse la position de symbole, ce qui va au-delà d’un rapport de force politique entre leaders politiques, participe à l’unanimisme du mouvement, sublimé dans la figure de Nasser. La portée du discours de ce dernier, rompant résolument avec la grammaire militante classique d’inspiration gauchiste, est ainsi l’un des éléments centraux que mobilisent les agents sociaux dans l’explication de leur propre mouvement.

Mortada : Après, jusqu’à la fin décembre, nous avons tous constaté un déficit de direction du fait de l’absence d’une structure d’assemblée générale. Une structure démocratique où il pouvait y avoir débat des décisions ; de plus en plus, Nasser prenait la direction directement. Personnellement, je suis fier et heureux que Nasser soit une sorte de leader honorifique, mais pas qu’il soit un dirigeant opérationnel des assemblées générales et tout le reste. Je dis que Nasser doit diriger en tant que leader (symbolique) qui harangue et mobilise les foules, mais qu’il doit y avoir une division des tâches, d’autres gens devaient décider opérationnellement.

Pour autant, si Mortada reconnait à Nasser sa position de garant de l’unanimisme du mouvement, une ligne de distinction claire apparait sur la nécessité, ou non, de donner au Hirak des structures organisationnelles. Nous savons ainsi que si la pratique des assemblées générales, notamment issues de l’expérience politique précédente du mouvement du 20 février, est celle qui s’impose aux débuts du mouvement, tout porte à croire que cette dernière ne perdure pas dans le temps, à mesure que le Hirak prend de l’ampleur. Il semblerait ainsi que, du fait même des risques de récupération par le biais des assemblées, le mouvement se soit bien vite transformé en l’articulation du spontanéisme (c’est notamment la pratique de l’indimam ou du chen-ten, auxquelles nous reviendrons) et de la figure de Nasser comme garante de l’unanimisme. Seules les grandes dates du mouvement, le 05 Mars pour la rédaction du cahier de doléances, le 18 Mai lors de la manifestation rejetant les accusations de séparatisme portant par le gouvernement central, ferait l’objet de délibérations instituées.

En pratique, la ligne organisationnelle promue par Mortada (formation de comités, tenue d’assemblées générales régulières, division des tâches) est, semble-t-il, mise en échec au sein du mouvement dès le mois de janvier 2017, ce qui explique son retrait partiel de l’action en son sein jusqu’au mois de Ramadan.

Mortada : À ce moment-là, j’avais arrêté de participer aux assemblées générales mais je me suis dit qu’il fallait aider Nasser, parce qu’il y avait des tentatives de récupération et d’infiltration.

Hamza : tu ne participais plus aux assemblées générales pour des circonstances personnelles ou pour autre chose ?

Mortada : à ce moment-là, nous avons essayé de faire des comités, mais quand j’ai découvert qu’il y avait des assemblées générales au café d’Istrie, j’ai vu que c’était les mêmes visages qui avaient également participé au 20 Février.

Nous quittons Mortada en prenant rendez-vous pour un second entretien, plus ethnographique, pour quelques jours plus tard. Nous nous dirigeons vers la mosquée Al Atiq, l’une des principales de la ville, située à la proximité immédiate de la place des Martyrs.

 

About أنفاس

Check Also

[رأي] قانون النيابة العامة يدق أخر مسمار في نعش مبدأربط المسؤولية بالمحاسبة