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Gilbert Achcar pour Anfass : « Tant que les forces progressistes sont incapables de construire de fortes et réelles alternatives, nous resterons dans la spirale des crises »

Entretien du Professeur Gilbert Achcar avec le Mouvement Anfass Démocratique

 

 

  • Ce que vit la région, en réalité, est une opération historique compliquée qui a émergé d’une crise sociale aiguë résultant du blocage des perspectives de développement et du chômage élevé, en particulier chez les jeunes. Elle durera et passera inéluctablement par des coups de marées et ne pourra finir que par des changements structurels et radicaux qui vont impérativement se heurter à des régimes autoritaires féroces réfractaires au changement pacifique.
  • Tant que les forces progressistes sont incapables de construire de fortes et réelles alternatives, nous resterons dans la spirale des crises.
  • Deux camps de contre-révolution et non pas un : premièrement l’ancien régime, donc la contre-révolution classique, deuxièmement des forces réactionnaires à caractère religieux, entretenues par les régimes pour constituer un contrepoids à la gauche, mais elles ont grossi et se sont retournés contre ces régimes.
  • Les efforts de l’autorité palestinienne sont vains et le peuple palestinien n’a pas de choix que le retour à la lutte et à la résistance à l’occupation pour reprendre l’élan de la glorieuse intifada de 1988.
  • Il est nécessaire de former de fortes coalitions progressistes et jeunes, capables de faire leur propre chemin évitant la fluctuation entre tomber dans le giron de l’opposition religieuse et la complicité avec l’ancien régime, comme cela a été le cas dans notre région. Les forces progressistes doivent sortir de cet engrenage et construire une alternative radicale aux deux parties : l’ancien régime et l’opposition religieuse.

 

 

0/ Bio

Gilbert ACHCAR est professeur de sciences politiques et études internationales à « l’institut des études orientales et africaines » à l’Université de Londres et auteur de plusieurs livres, dans plusieurs langues, dont « Le choc des barbaries », « Les Arabes et la Shoah », « Le peuple veut », « Symptômes morbides, la rechute du soulèvement arabe »… Le Pr ACHCAR est considéré comme l’un des chercheurs contemporains les plus réputés  dans les sciences politiques et relations internationales, surtout dans la région de l’Afrique du Nord et du moyen Orient, comme il est considéré comme l’un des penseurs et théoriciens de la gauche progressiste.

 

1- Vous avez longuement analysé et commenté ce que l’on appelle « révolutions arabes« , notamment dans votre livre « Le peuple veut » et dans plusieurs articles. Quel regard portez-vous sur les développements dans la région 6 ans après le déclenchement de ces mouvements?

J’avais expliqué ma vision des développements de la situation dans la région arabophone dans mon nouveau livre paru il y a quelques mois sous le titre : « Symptômes morbides, la rechute du soulèvement arabe ». Ce titre résume mon opinion. Nous vivons une rechute dans la situation arabe tout clairement. J’avais insisté depuis le début du soulèvement en 2011 que nous sommes devant un processus révolutionnaire au long terme qui va durer plusieurs années, voire plusieurs décennies. A l’époque, c’était à l’opposée d’une lecture, surtout dans les médias occidentaux, qui disait que la région arabe était entrée dans une nouvelle ère de « transitions vers la démocratie » qui durera quelques semaines ou quelques mois, dans chaque pays, qui restera relativement pacifique et qui présage une nouvelle ère régionale de démocratie élective. Il y avait une conviction que le mode qui a commencé en Tunisie, et par la suite en Egypte, allait se propager vers la majorité des pays de la région par effet de domino, de manière similaire à ce qu’a vécu l’Europe de l’Est à l’époque 1989-1991.  Cette vision a été résumée dans l’appellation « printemps arabe » qui s’est vite répandue pour devenir l’appellation attitrée de l’époque, et reposait sur une conception disant que le « printemps » est survenu comme résultat de mutation culturelle et politique, portée par une nouvelle génération connectée à la culture mondiale grâce aux nouvelles technologies de l’information et de communication. Selon cette conception, les soulèvements étaient principalement, sinon exclusivement, une lutte pour la liberté politique et la démocratie.

Cette lecture a été basée sur des illusions qui se sont rapidement dissipées. Ce que vit la région en réalité est une opération historique compliquée qui a émergé d’une crise sociale aigüe résultant du blocage des perspectives de développement et du chômage élevé, en particulier chez les jeunes. Elle durera et passera inéluctablement par des coups de marées et ne pourra finir que par des changements structurels et radicaux qui vont impérativement se heurter à des régimes autoritaires féroces réfractaires au changement pacifique.

 

2- Dans un entretien que vous avez accordé à Médiapart, vous avez dit à ce propos : « Ce sont là les ingrédients de base. Mais quand ils se combinent avec l’opposition à un régime despotique, cela prend des proportions considérables, comme on a pu le voir dans les pays cités. Par contraste, dans les pays où la question de despotisme ne se pose pas avec la même acuité, où le régime est plus libéral et plus tolérant de la diversité politique — le Maroc par exemple — on trouve un mouvement qui se construit sur des questions sociales, mais qui n’a pas encore acquis l’ampleur explosive très vite atteinte en Tunisie, en Égypte, en Libye, au Yémen, au Bahreïn et en Syrie ». Que pensez-vous de la situation au Maroc, 5 ans après les développements de l’année 2011?

Le régime monarchique au Maroc a réagi avec une plus grande intelligence que les tous les autres régimes de la région. Primo parce qu’il a permis un degré de libéralisme politique permettant plus d’évacuation de la frustration du public que les autres pays. Secundo parce qu’il a contenu l’énergie explosive à travers l’arrivée du parti Justice & Développement PJD, alter-ego des frères musulmans, au gouvernement, ce qui a conduit à diviser le mouvement du 20 février et tertio parce qu’il avait proposé des réformes politiques et économiques  pour absorber la grogne.

Le Maroc a présenté dans le processus régional la 1ère expérience de coalition entre l’ancien régime et l’opposition fondamentaliste religieuse, et c’est ce qu’encourage Washington comme issue de la crise. Il y avait une 2ème expérience en Tunisie avec le gouvernement de coalition réunissant les hommes de l’ancien régime et le mouvement Annahda. Il y a des efforts soutenus en Libye et en Syrie pour trouver des issues avec la même formule, sur encouragement des Etats-Unis d’Amérique et l’Union Européenne, en vue de sauvegarder les anciens régimes à travers la collaboration avec les oppositions réactionnaires.

D’un point de vue progressiste, je vois que les compromis gouvernementaux entre l’ancien régime et l’opposition religieuse à travers des coalitions est assurément mieux que les conflits et confrontation entre eux à la manière syrienne ou libyenne, qui marginalise les forces progressistes. Il n’y a pas de différence qualitative dans les visions économiques et sociales entre l’ancien régime et l’opposition religieuse. Cette coalition entre les deux donne une meilleure occasion aux forces progressistes et jeunes de construire une alternative basée sur les revendications sociales, les libertés et l’émancipation des femmes. Cette alternative est une condition essentielle pour sortir de la crise profonde qui caractérise la situation arabe, qui se poursuit, s’approfondit et se pourrit.

La région arabe n’a pas connu et ne connaîtra pas de stabilité sur les moyen et long termes au moment de cette rechute post-soulèvement depuis 2013,au contraire, elle connaîtra de nouveaux soulèvements et d’autres guerres jusqu’à l’apparition d’une issue à la crise, qui ne peut être disponible qu’à travers des alternatives progressistes réalisant des changements radicaux dans les structures politiques, économiques et sociales de tous les pays de la région. Tant que les forces progressistes sont incapables de construire de fortes et réelles alternatives, nous resterons dans la spirale des crises.

 

3- Vous avez regretté en son temps le fait que les USA n’aient pas donné de munitions militaires, au moins défensives, pour l’opposition syrienne et que le soutien américain était hésitant. Pensez-vous que la voie vers la démocratie peut passer par l’appui militaire d’une puissance étrangère? Ne croyez-vous pas que l’origine de la guerre civile en Syrie se situe justement dans l’ingérence étrangère de parties aux intérêts opposés?

L’origine de la guerre en Syrie est bien le régime syrien qui a choisi la répression sanglante du soulèvement. Il n’y qu’à comparer dans ce sens l’attitude face aux soulèvements au Maroc et en Syrie. J’ai espéré que l’opposition syrienne soit approvisionnée d’armes défensives, de n’importe quelle source, du moment que le peuple syrien était menacé et que le régime a utilisé l’armée de l’air dans la destruction des villes, dans l’assassinat de centaines de milliers et le déplacement de millions de syriens. Si l’opposition syrienne disposait d’armes défensives anti-aériennes, les pertes auraient été beaucoup moindres. Soyons objectifs, la principale ingérence étrangère sur le terrain en Syrie est l’intervention de l’Iran et de la Russie en soutien au régime. Quant à Washington, l’essentiel de son action a été d’empêcher ses alliés d’approvisionner l’opposition syrienne de défense anti-aérienne. De ce fait, elle est complice du régime syrien, de l’Iran et de la Russie dans le meurtre de citoyens syriens, de leur déplacement forcé et de la destruction de leurs villes et villages. Aujourd’hui, nous voyons le président américain élu, Donald Trump, annonçant sa disposition à collaborer avec Bachar Alassad, le considérant le moindre mal sur le terrain syrien.

En Syrie, comme dans le reste des pays de la région, l’une des complexités de la situation est l’absence de dualité classique de révolution et contre-révolution. Au lieu de cela, nous avons un triangle de forces : d’un côté un pôle révolutionnaire constitué de masse de forces sociales et politiques représentant les espoirs des ouvriers, des jeunes et des femmes qui se sont révoltés contre l’ancien régime, aspirant à une société progressiste différente ; d’un autre côté, deux camps de contre-révolution et non pas un : premièrement l’ancien régime, donc la contre-révolution classique, deuxièmement des forces réactionnaires à caractère religieux, entretenues par les régimes pour constituer un contrepoids à la gauche, mais elles ont grossi et se sont retournés contre ces régimes. Les deux camps appartiennent à la contre-révolution dans le sens où leurs intérêts essentiels et leurs programmes se heurtent avec les aspirations du pôle révolutionnaire qui milite pour le changement sociale, économique et démocratique.

 

4- Concernant l’Iran, pensez-vous qu’il y aurait des signes d’ouverture du régime pour accepter ses opposants et peut-être normaliser ses relations avec ses voisins? Puis, quel avenir aux pétromonarchies du golfe suite à l’accord américano-iranien?

Le président américain élu a déclaré sa volonté d’annuler l’accord nucléaire avec l’Iran, on verra ce qu’il fera. L’aile dure à l’intérieur de l’Iran n’a accepté qu’à contrecœur l’accord nucléaire vu le durcissement de la crise économique interne. Washington avait misé sur le renforcement de l’aile réformatrice en Iran espérant qu’il contribue à la réalisation d’une détente dans la situation de la région ; cela ne s’est pas produit. Si Trump réalise ses promesses électorales, il renforcera l’aile dure du régime iranien. Ce dernier continuera son escalade d’attaques et ses ambitions expansionnistes croissantes en volume, dans la forme et ouvertement en Irak, en Syrie, en Liban et dans le golfe.

 

5- Dans ce contexte de reconfiguration de cette zone, quel avenir voyez-vous pour le dossier palestinien? Pensez-vous que l’option des 2 Etats est encore valable?

La solution de 2 Etats n’a jamais existé à l’origine pour se demander si elle reste. C’est une solution illusoire. L’état sioniste n’acceptera pas un état palestinien indépendant à ses côtés. A Oslo, il s’agissait d’installer un mini-état soumis. Même ce plancher est aujourd’hui en train d’être miné par le gouvernement Netanyahu, qui poursuit sa politique d’annexion progressive de la Cisjordanie en étendant les colonies.

Il n’y aura pas de solution politique au conflit sans un changement radical dans l’équilibre des forces régionales et internationales, ce qui est exclu actuellement. La nouvelle administration américaine, sous la présidence de Trump, s’alignera au côté de l’état sioniste plus qu’elle ne l’a fait les précédentes. Trump avait même annoncé sa volonté de reconnaitre Jérusalem comme capitale de l’état d’Israël, comme il a justifié l’élargissement des colonies. Les efforts de l’autorité palestinienne sont vains et le peuple palestinien n’a pas de choix que le retour à la lutte et à la résistance à l’occupation pour reprendre l’élan de la glorieuse intifada de 1988.

 

6- Vous avez fait une grande critique à la gauche dans la région, ses maladies et son incapacité à convaincre les peuples. En même temps, vous considérez que cette gauche représente l’espoir et l’avenir du changement. Comment comprendre ce paradoxe? Il y a eu beaucoup d’espoir dans la nouvelle gauche européenne surtout avec la percée de partis comme Syriza en Grèce, Podemos en Espagne, 5étoiles en Italie, HDP en Turquie, … Mais cet espoir a aussitôt perdu de sa grandeur. Comment expliquez-vous ceci? Que conseillerez-vous à un mouvement de gauche naissant comme le mouvement Anfass démocratique au Maroc?

Nous sommes devant un carrefour historique, qu’il faut voire d’une perspective historique. A la fin du vingtième siècle, la chute du mur de Berlin a représenté la fin de la gauche traditionnelle et l’annonce de sa faillite historique. Puisque cette gauche dépendait d’une superpuissance qu’a été l’Union Soviétique, la chute de cette dernière a créé un énorme vide et une perte de crédibilité de l’alternative socialiste, ce qui a rendu difficile la genèse d’une alternative et d’une gauche nouvelles.

 

Malgré cela, il y a eu des signes qui ont commencé avec le mouvement zapatiste au Mexique légèrement après la chute de l’Union Soviétique, ce qui s’est poursuivi à travers les forums sociaux mondiaux et la montée certaines forces progressistes en Amérique Latine. Il y a aujourd’hui d’autres formes de montée de la gauche en Espagne, en Grèce, en Turquie, comme vous l’avez évoqué, mais il y a aussi l’arrivée de la gauche radicale à la présidence du parti travailliste britannique et la surprise Sanders, socialiste annoncé, dans la course présidentielle américaine et qui aurait eu la possibilité de vaincre Trump s’il a été investi par le parti démocrate.

 

Ces phénomènes n’ont pas réalisés de victoires pour le moment, mais ils représentent des accumulations représentant une courbe historique pour une nouvelle gauche différente de la gauche du vingtième siècle, une gauche qui adopte de nouvelles thèses démocratiques horizontales et qui excelle dans l’utilisation des nouvelles technologies de communication. Il y a un grand espoir dans l’apparition de cette alternative progressiste car le néolibéralisme est agonisant aujourd’hui. J’avais parlé de « symptômes morbides » comme citation d’une idée qu’avait écrit Gramsci en 1930 disant que lorsque l’ancien régime agonise, qu’il est difficile au nouveau de naître, apparaissent les « symptômes morbides ».

 

Il ne m’est pas permis de ma position de prodiguer des conseils à chaque pays et à chaque mouvement, mais je dis d’une manière générale qu’il est nécessaire de former de fortes coalitions progressistes et jeunes, capables de faire leur propre chemin évitant les fluctuations de tomber dans le giron de l’opposition religieuse et la complicité avec l’ancien régime, comme cela a été le cas dans notre région. Les forces progressistes doivent sortir de cette cage et construire une alternative radicale aux deux parties : l’ancien régime et l’opposition religieuse.

 

(Traduction de l’arabe par le mouvement Anfass démocratique)

 

21 Novembre 2016

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